Des yeux dans la nuit

 

 

 

 

 

renard-Emile.jpgLe renard de la Pesse "Emile Séchaud"


         Vingt- neuf septembre 2002, dix- huit heures. C’est un beau jour de brame dans les Voirons, un grand huit cors est un peu au-dessus de moi dans une clairière pentue. Il est accompagné de plusieurs biches qu’il rassemble à grands cris ; un peu partout alentour, d’autres cerfs font retentir la forêt de rugissements impressionnants . Je ne bouge pas, plaqué contre un arbre, les genoux enfoncés dans la mousse, je vis cette rencontre annuelle comme un retour aux sources : quelque part du tréfonds de mes gènes remontent les souvenirs de temps révolus où nos ancêtres faisaient corps avec la nature, pour s’en nourrir ou pour la fuir, mélange de peur et d’admiration .

         Un rouge-gorge vient m’observer, curieux, presque culotté.  Il hoche la tête en s’approchant de branche en branche , facétieuse boule de plumes dans la brume d’automne qu’irise une lumière pâle, presque verte .

         Je ne l’ai pas entendu arriver, il passe à quelques mètres en remontant le long d’un ancien chemin, furetant de part et d’autre à la recherche de quelque rongeur ? … C’est un beau renard, son allure lui donne l’air de flotter au dessus du sentier, c’est à peine si je perçois son pas quand il arrive à ma hauteur.

Tout à coup il s’arrête ; une saute de vent lui a porté mon odeur. D’un bond, il détale dans la pente en une fuite rapide et silencieuse, éclair roux dans la forêt humide .

 

         Nous avons tous à raconter de ces rencontres souvent brèves avec l’ami goupil . Il fait partie de notre univers quotidien ; on l’aperçoit souvent dans les prés juste après les foins, mulotant dans l’herbe rase . La nuit, ses yeux luisent dans la lumière de nos projecteurs automobiles . Trop souvent d’ailleurs, il est victime de la route, tout comme les hérissons ou les chats et bien d’autres animaux … Au printemps, il n’est pas rare au cours d’une balade de voir des petits, insouciants des dangers, qui jouent à se mordiller et à se poursuivre … Nous vivons côte à côte mais nous le connaissons mal .

         Pour comprendre un peu son intimité, nous allons faire un bout de chemin avec le renard, de forêts en clairières, de haies en prairies …

 

         Dans le Roman de Renart ( du francique Rheinhart - contraction de Reginhart - qui signifie « invincible par sa ruse » - ), écrit entre 1150 et 1250, Renard occupe déjà une place de choix dans l’imaginaire populaire . Il personnalise un héros ambigu qui symbolise le panache et une moralité condamnable . Avec les fables de La Fontaine, il acquiert définitivement le statut de personnage rusé, à la fois sournois et sympathique . Cela est-il dû à son faciès ; museau fin et allongé, yeux obliques, « sourire » en coin, que par anthropomorphisme nous lui ayons attribué ces traits de caractère ? Ce qui est certain, c’est qu’il a une fantastique capacité d’adaptation : il ne semble pas que le renard soit plus « rusé » qu’un autre canidé, mais il est peut être moins prévisible que d’autres, discret, très vigilant et apte à ne pas faire deux fois la même erreur . Fabrice Cahez  exprime admirablement ces aptitudes dans son livre intitulé «Terre de renard » . Cet opportuniste-né a résisté aux pires persécutions . Au plus fort du massacre (deux millions de renards tués entre 1968 et 1991) entrepris en vain pour lutter contre l’avance de la rage, il a continué à proliférer, colonisant de nouveaux territoires, souvent tout près des hommes et parfois même jusqu’au cœur des cités (il s’est implanté rapidement sur l’île de Noirmoutier dés la construction du pont et il fut l’un des premiers à utiliser le tunnel sous la Manche !) .

         On ne sait pas combien d’animaux vivent en France, tout au plus connaît-on quelques densités dans des zones où il a été étudié . En Haute Savoie, département considéré indemne de la rage (arrêté ministériel du 15 oct. 1991) grâce aux campagnes de vaccinations entreprises à partir de 1980, le renard est encore classé  « animal nuisible » comme dans de nombreux autres départements.

Dés qu’il s’aventure en dehors des réserves, il risque sa peau durant toute la période de chasse . Qu’est-ce qui autorise nos « pensants » à décréter que le renard est nuisible ? Même certains chasseurs sensés (si, si, il y en a…) écrivent : «  c’est une utopie de croire que les populations de perdrix redeviendront abondantes en faisant disparaître les prédateurs . Les prédateurs prélèvent ce qu’ils doivent prélever, jouant ainsi leur rôle . Le pire des fléaux est l’appauvrissement du milieu  » - Connaissance de la chasse n° 240 d’avril 1996 –

         En réalité, que consomme le renard, ce détestable « voleur » de poules !?

Il mange 6 à 10 000 rongeurs par an, contribuant à limiter l’infestation des prairies par les mulots et les campagnols . Des poules ? Oui, bien sûr ; si elles ne sont pas protégées par un enclos grillagé efficace et enfermées la nuit dans un poulailler .  Robert Hainard écrivait à ce sujet, « Le refus du renard, c’est le refus de la prédation, une loi essentielle de la nature . Qu’on protège sa volaille, c’est juste !  Vouloir le faire en éliminant les renards, c’est comparable au possesseur d’une aquarelle de maître qui voudrait la laisser sur sa table de jardin et prétendrait faire supprimer la pluie  » . Il en va de même des faisans et autres volatiles d’élevages relâchés pour le seul plaisir de la chasse . Ces animaux inadaptés à la vie sauvage n’ont pas leur place dans la nature . Le renard intervient, bien naturellement en les « prédatant » plus facilement que d’autres proies du fait de leur plus grande vulnérabilité . Les lapins et les oiseaux sauvages qui connaissent leur territoire auront plus de risque de devenir des proies s’ils sont âgés, malades, blessés.  «  Le renard – policier sanitaire – participe naturellement à l’équilibre de la vie »  Bulletin de l’INRA N°29 de décembre 1996 . Son alimentation varie beaucoup en fonction de la saison et des ressources ; vers de terre, sauterelles, escargots, grenouilles, rarement de jeunes chevreuils, des gallinacés ou des lapins, souvent des charognes, très souvent des fruits, nos poubelles ! … Mérite-t-il son étiquette de nuisible ? N’est-ce pas l’homme qui, en provoquant des déséquilibres dans les chaînes alimentaires contribue à la prolifération d’espèces qui deviennent incontrôlables ? Et comme il faut bien argumenter la poursuite des destructions, c’est parce qu’il est porteur de l’échinococcose qu’on dénonce aujourd’hui le renard . C’est Madame Bachelot qui va être contente …

                                                                                                                    Renard.jpg

 

         Un peu de biologie :

 

         La courte vie du renard (2 à 4 ans en moyenne) débute au mois de mars tout au fond d’un terrier plus ou moins vaste. Une cinquantaine de jours après de brefs amours hivernaux, la renarde met au monde 3 à 8 renardeaux (le nombre dépend entre autre de la quantité de proies potentielles) de couleur gris-chocolat qu’elle allaite pendant un mois tandis que le mâle recherche la nourriture. Le renard creuse rarement lui-même son terrier ; généralement, il aménage un abri creusé par d’autres mammifères (blaireau, lapin, marmotte…) -Blaireaux et renards partagent souvent le même terrier-. Il peut également s’installer dans une cavité naturelle ou une construction humaine . Le terrier est utilisé pour la mise-bas, comme refuge en cas de danger ou de mauvais temps, il y stocke également des proies .

         Les premiers aliments carnés que reçoivent les petits ont été prédigérés par la mère qui les régurgite . Ce n’est que vers un mois que les adultes apportent des petites proies . Ce sevrage marque le début de l’apprentissage de la vie ; en mai, les jeunes passent beaucoup de temps devant le terrier à jouer avec la nourriture et à exercer leurs forces dans d’incessants simulacres de luttes . Petit à petit, ils prennent la teinte rousse des adultes, de la tête vers le dos. Leurs pattes s’allongent, ils cherchent de plus en plus souvent à s’éloigner du terrier .

 

         L’éducation des jeunes ne va pas sans pertes . Il est rare que survivent plus de deux ou trois renardeaux d’une même portée . Dans les semaines critiques de la fin de l’été où ils deviennent indépendants, voitures, pièges, maladies se chargeront d’en éliminer encore quelques uns ( il n’y a pas vraiment de prédateur naturel du renard, à l’exception du loup, du lynx et de l’aigle, tous animaux plutôt rares ) .

         Quatre mois se sont écoulés depuis la douce quiétude des flancs de la mère et des longues périodes de sieste tout en boule entre frères et sœurs.  L’automne marque l’émancipation et la recherche d’un territoire  ( La superficie territoriale d’un couple de renard est très variable et dépend directement des ressources en nourriture . Elle varie de 150 à 600 hectares ) . Au cours des sorties d’apprentissage avec les adultes ( surtout le mâle ), les jeunes ont expérimenté les techniques de chasse et les bases de leur autonomie (même si l’essentiel de leur comportement est inné ) .

         Désormais, avec les premiers froids, ils vont devoir affronter seul la vie de renard .

La plupart ne s’éloigneront pas beaucoup, d’autres iront s’installer jusqu’à 50 kilomètres de leur terrier de naissance, mais il arrive aussi que certains restent au contact des adultes avec lesquels ils vont entretenir des relations de clan

( on connaît encore mal les rapports qu’entretiennent entres eux les renards d’une communauté élargie ) .

         Le marquage du territoire se fait par les cris, l’urine et surtout par le dépôt des crottes sur des monticules

( souches, pierres …) . Lorsqu’il glapit, le renard émet des vocalises diverses . C’est surtout au moment du rut que le mâle parcourt son territoire en tout sens, jetant dans les nuits d’hivers des cris qui ressemblent à des aboiements rauques, étranglés et plutôt brefs . Il semble y avoir un certain nombre de modulations utilisées pour alerter, signaler, agresser…

 

Quel avenir pour Goupil ?

 

         Il est déjà loin le temps de la chasse à la fourrure et malgré son statut de nuisible, il ne semble actuellement pas en danger . La question qui se pose est : une régulation naturelle est-elle possible ? A cette question, Jean-François Desmet, biologiste du GRIFEM * répond . «  Tout d’abord, dire qu’un animal est "nuisible" sans préciser par rapport à quoi ou à qui est un non-sens scientifique.

Tout au plus, ceci peut être justifié à partir du moment où de tels propos sont au préalable clairement précisés et surtout solidement argumentés : pour illustration de ces remarques, dans certains cas, il se peut « qu’un trop grand nombre de cervidés concentrés dans un secteur est nuisible aux activités agricoles ou forestières humaines », « qu’un trop grand nombre local de renards est nuisible au maintien d’une population de tétras »,… Encore faut-il avoir les moyens de le prouver .

         Pour prendre un exemple particulier, des recherches poursuivies depuis plusieurs années sur le lagopède alpin semblent montrer que le renard peut exercer une pression non négligeable, voire importante, sur certaines populations de ce tétras dans des secteurs de montagne sur fréquentés par les randonneurs ; la population de renards paraît être particulièrement et artificiellement élevée dans de telles zones, profitant de l’abondance de déchets comestibles laissés à disposition par l’homme (restes de casses-croutes, ordures à proximité de chalets ou de refuges,…) . L’impact de la prédation effectuée par ce canidé sur ses proies doit en être logiquement accrue !…

Comme chez tout prédateur, les populations de renard paraissent très liées aux ressources alimentaires disponibles ; une année durant laquelle il y a beaucoup de micro-mammifères (campagnols, mulots,…), les portées de renard seront plus importantes et la survie des jeunes plus assurée …

Par ailleurs des dénombrements rigoureux de renards permettant d’évaluer précisément leur niveau de population sont difficiles à effectuer . En l’absence de telles données chiffrées et de l’évaluation précise de l’impact sur les populations de proies, il n’est pas possible de déterminer le seuil à partir duquel, d’un point de vue biologique, le renard (et ceci est vrai pour n’importe quel autre animal) se porte mal ou bien, ou encore constitue une menace vis à vis d’une ou de plusieurs espèces …

Le législateur qui le classe « nuisible » ne prend souvent en compte, et encore très partiellement, que quelques aspects économiques humains ponctuels et bien visibles déconnectés du bon fonctionnement global, plus difficilement appréhensible, des écosystèmes » .

 

Méconnaître est souvent source de peurs et de haines injustifiées ; j’espère que ces quelques lignes vous donneront envie de croiser autrement le regard malin de Goupil, des yeux dans la nuit qui nous invite à une paix durable …

 

Philippe MUNIER  Habère-Poche, le 15 12 02

Remerciements chaleureux à Jean-François Desmet pour sa contribution .

 

  • GRIFEM : Groupe de Recherche et d’Information sur la Faune dans les    Ecosystèmes de Montagne .

 

Bibliographie :

 

Mammifères sauvages d’Europe : Robert Hainard ( Delachaux et Niestlé )

Terre de renard : Fabrice Cahez (Gérard Louis)

Le renard… Tout un roman !  Museum d’histoire naturelle de Dijon

 

 

 

CARTE D’IDENTITE

 

Nom : Renard roux ( Vulpes vulpes ) qui a donné son nom au Vulpin, poacée à panicule en forme de queue de renard .

 

Ordre : Carnivore

 

Famille : Canidés ( mais avec des caractéristiques de félin !  griffes semi-rétractiles, pupilles fendues verticalement en pleine lumière et ronde dans l’obscurité, surface réfléchissante à l’arrière de l’œil qui renvoie la lumière, permettant une bonne performance visuelle dans la pénombre, nombreux poils tactiles ).              

Taille : 1 m 20  queue comprise, ( particulièrement longue, elle assure le rôle de contrepoids, elle permet au renard de réaliser des virages performants, l’hiver, plus touffue, elle apporte une protection thermique supplémentaire ) .

 

Poids : 5 kg en moyenne

 

Couleurs : il existe de nombreuses variations . Les pattes ont toujours les extrémités noires  .  A dominante foncée, on le dit charbonnier .

 

Maturité sexuelle : 9 mois

 

Une grande famille : renard polaire, renard bleu ( isatis ) , renard corsac, renard véloce, fennec ...

 

 

 

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